Un vrai cadeau de Noël

Un dimanche maussade de décembre, un moment de lassitude qui se traduit par une errance digitale… Dans ces moments de relâchement cérébral, le cerveau humain semble bien plus perméable à la masse d’informations et de sollicitations provenant des réseaux sociaux… et est enclin à des comportements irrationnels. L’expérience vécue en décembre dernier a été très enrichissante et m’a permis de tirer quelques leçons et de vous proposer certaines réflexions, qui ont trait à la société de consommation autant qu’à la question du développement personnel.

Comme la plupart d’entre vous le savent, je possède une culture geek relativement étendue, et sans aller jusqu’à la participation aux conventions de Cosplay, je me targue de connaître extrêmement bien les univers fantastiques, sous tous supports, de Moorcock et Pratchett à Tolkien, d’Asimov et Herbert à Simmons, de Jodorowsky et Moebius à Bilal, de Spielberg à Besson, etc., y compris les univers vidéoludiques et télévisuels (sériels, ça se dit ?). Parmi ce panel fantasti-cosmique se trouve évidemment l’œuvre colossale de George Lucas, à savoir, pour les plus hermétiques à la geekitude, le génial (et bien entouré) créateur de Star Wars.

Je ne fais pas exception à la règle : comme tout fan de Star Wars, je suis absolument fasciné par le vaisseau corellien de Han Solo, probablement plus par les prouesses improbables réalisées aux commandes de l’appareil que pour la pureté de ses lignes ou je ne sais quel aspect esthétique.

Même s’il s’agit d’un comble pour un geek, j’estime avoir eu la chance de grandir sans télévision : en plus d’avoir pu lire une quantité astronomique de livres (essentiellement de science-fiction), j’ai été durant mon enfance entouré d’un jouet absolument magique : les petites briques de plastique venant du Danemark.

Je pense que vous voyez progressivement où je veux en venir… Durant ce dimanche de décembre donc, je tombe sur une publicité FB offrant la dernière version du Faucon Millénium, celle avec 7542 pièces et qui fait 82 centimètres sur 60… à un prix cassé, sur un site d’offres spéciales. Imaginez le saut périlleux effectué à cet instant précis par le petit garçon tapi au fond de moi ! Je regarde les quelques photos, mais la perspective de posséder cette pièce de collection (car c’en est une assurément !) me fait oublier toute prudence, et dans la mesure où je n’ai pas spécialement de difficultés financières, je commande.

Assumé-je à cet instant : il s’agit d’une folie, mais à ce prix-là… Et je l’ai bien mérité après tout. Vous aussi, vous l’avez entendue, cette petite voix-là, n’est-ce pas ?

Rapidement, je reçois les e-mails de confirmation (et le débit sur la carte de crédit naturellement), qui m’annonce que le colis est envoyé derechef, de Chine… Cette dernière information m’intrigue en s’associant avec le fait que les pièces sont envoyées « sans packaging mais préparées avec soin ». Pour autant, mon enfant intérieur (comprenez, ma naïveté) me raisonne, ou plutôt me fait oublier rapidement ces détails et se réjouit de constater qu’il ne s’agit pas d’un fake : un numéro de tracking me parvient bientôt, grâce auquel je peux suivre l’envoi, bien réel donc.

Une semaine plus tard, la livraison est effectuée à La Poste et je m’y rends pour récupérer le colis. À l’ouverture, vous l’avez deviné, je me retrouve avec une magnifique copie chinoise ! J’imagine d’ici vos faces hilares et vos ricanements sonores. N’ayez crainte, j’assume à présent. Il est vrai pourtant que le premier sentiment qui m’a animé était la honte de m’être fait avoir comme un bleu, honte d’avoir contribué à spolier la propriété intellectuelle de la société chère à mon enfance bénie, honte enfin d’avoir cédé aux sirènes d’un consumérisme inique et inconsidéré (sans parler de l’impact écologique, partant de la production jusqu’au transport…). Bref, j’ai regretté.

Passés les premiers instants (jours) d’hébétude (oui, on se sent bête), je me suis attelé au montage (tant qu’à faire), et je dois l’avouer, j’y ai pris du plaisir ! Et cela m’a inspiré une première réflexion, que je vous livre sans attendre : la qualité du produit, si elle n’atteint bien sûr par celle de l’original, est impressionnante ! Quelques imperfections certes, mais l’ensemble est de bonne facture, s’assemble sans trop de résistance, et toutes les pièces sont présentes. Les seules parties décevantes (mais on pouvait s’y attendre) sont les personnages, qui font pâle figure (!).

Ainsi, il m’est permis de constater de mes propres yeux le phénomène de l’appropriation par les sociétés chinoises des processus industriels que nos sociétés occidentales ont exportés durant les dernières décennies dans l’Empire du Milieu. En effet, elles ne sont pas contentées de produire à bas coûts la masse gigantesque de produits réclamés avidement par le marché mondial mais ont acquis les savoir-faire, les connaissances et les capacités à produire et également à développer des produits similaires. Il est évident que la première utilisation de ce savoir-faire a été, et reste probablement encore, dédiée à la fabrication de contrefaçons. Pour autant, ces sociétés ont progressivement commencé à produire des produits parallèles, en utilisant évidemment les mêmes procédés, pour nourrir à la fois le marché intérieur, en pleine expansion avec l’émergence explosive de la classe moyenne chinoise, et le marché extérieur, toujours friand de produits à prix cassés. Je vous recommande à ce sujet la lecture du livre d’Alexa Clay et de Kyra Maya Phillips, The Misfit Economy, dont je publierai bientôt un court compte-rendu.

En aparté, je ne peux m’empêcher de souligner le fait que cette augmentation de la classe moyenne chinoise est la conséquence directe de l’augmentation de la masse salariale elle-même conséquence de la délocalisation de la production. Comme cela impacte la capacité, si prisée, à produire à bas coûts, l’on assiste progressivement à une sous-traitance de la Chine vers d’autres pays comme le Bangladesh, le Vietnam ou le Sri Lanka. Où ira-t-on lorsque le phénomène se reproduira ?

La deuxième réflexion qui m’est venue suite à cette mésaventure concerne la prolifération des sites web d’offres « spéciales que vous ne pouvez pas rater », assorties d’un stock (comme par hasard) très limité et d’un décompte implacable (mais parfois fantaisiste). Bien évidemment, il faut y trier le bon grain de l’ivraie, et les rares fois où je m’y suis essayé, j’ai été plutôt satisfait ; mon propos n’est pas ici de juger de la qualité de tel ou tel site mais de réfléchir sur leur raison d’être.

La plupart des sites sont naturellement opaques sur les procédés utilisés pour obtenir des produits et des services à prix cassés, mais ils peuvent être facilement imaginés : fins de série, produits achetés en gros, accords passés avec les fournisseurs à des fins de promotion… On peut également supposer sans trop de risques que certains produits d’appel sont vendus à perte mais servent à augmenter la visibilité. Tout cela n’a rien de révolutionnaire et a été grandement facilité par Internet. S’ils rencontrent un tel succès, c’est évidemment parce qu’ils répondent à une demande, la demande du toujours plus, plus exclusif, pour moins cher, toujours moins cher. L’auto-régulation de l’offre et de la demande n’est pourtant que partiellement responsable de cette évolution.

Selon Jeremy Rifkin (2014), le système capitaliste, dont la force motrice est la consommation, est voué à s’auto-détruire par ses propres mécanismes. Pour faire court, l’objectif du système est l’augmentation de la productivité : produire le plus possible de produits et de services pour une consommation de ressource de plus en plus optimisée. L’optimisation ultime de la productivité, qui est en train de survenir avec l’émergence des nouvelles technologies (Internet des objets, machine learning et IA, Big Data…), entraîne la quasi-gratuité des produits et services. En effet, une fois les coûts d’infrastructure et de maintenance amortis, toute production supplémentaire s’effectue à un coût additionnel quasi-nul. Le marché et le jeu de la concurrence ne pouvant tolérer longtemps un coût marginal (qui correspond au profit) artificiel, les produits et services tendent vers la gratuité. Si tout est quasiment gratuit, le profit disparaît et avec lui le système économique qui en dépend.

Évidemment, le système ne va pas s’effondrer en six mois, ne serait-ce que parce que l’économie de partage qui est en train de lui succéder n’existe encore qu’à la marge, certes de plus en plus grande. L’ampleur des enjeux est telle que le système va perdurer encore plusieurs décennies, par inertie, par cécité et déni puis par maintien artificiel. Et il est probable que le développement asymétrique des économies nationales permettra de maintenir encore davantage un système pourtant agonisant. En effet, lorsqu’on ne vendra presque plus de nouveaux produits et de services aux participants à l’économie de partage, majoritaires, l’on se tournera vers les populations qui aspirent à reproduire le modèle consumériste occidental. À moins que, et la probabilité est à mon avis grande, l’économie de partage ne devienne dominante également dans ces régions « périphériques » au monde occidental, si tant est qu’elle ne le soit pas déjà.

Il s’agit là d’une vision extrême de l’économie de demain, et la réalité sera sans aucun doute différente dans la mesure où l’humain a prouvé depuis longtemps sa capacité d’adaptation. Il est probable en effet qu’une partie des acteurs de ce système parviendront à s’adapter et à incorporer les mécanismes de l’économie de partage, tandis qu’une autre partie disparaîtra, disruptée par des nouveaux modèles d’affaire et qu’une troisième partie, centrée sur des produits à haute valeur ajoutée, perdurera (mais pour combien de temps ?). Cette économie hybride, protéiforme, complémentaire, dont les contours sont encore flous (et le resteront sans doute) représente à mon sens le prochain paradigme de la société humaine.

Pour en revenir aux sites web d’offres spéciales, il s’agit selon moi d’une sorte de chant du cygne, de l’expression tangible d’un système dysfonctionnel, qui cherche à vendre le plus possible de produits avant que plus rien ne se vende vraiment, quel qu’en soit le coût (humain, environnemental, social). En effet, j’ai acquis récemment la certitude que lorsqu’on se procure des biens à un prix qui ne semble pas représenter leur valeur intrinsèque (incluant leur production, leur transport et leur distribution), quelqu’un d’autre en paye le prix.

De cette expérience, je tire donc quelques leçons personnelles, au-delà des réflexions économiques ci-dessus. Ces quelques leçons proviennent également de nombreuses lectures que j’ai faites par le passé, dont je citerai la source si je m’en souviens.

La première leçon que j’ai tirée de l’aventure est assez triviale : se méfier de tout ce qui semble trop alléchant. Si le prix est invraisemblable, il s’agit soit de marché gris, soit de copies/contrefaçons, et de surcroît il est certain que quelqu’un d’autre en paye le prix. Acheter éthique et responsable n’est peut-être pas (encore ?) compatible avec les sites d’offres spéciales et autres promotions « que vous ne pouvez pas rater ».

« Tout ce qui arrive, arrive pour une raison ».

Ce mantra bien connu, cité notamment par Deepak Choprah (1995), décrié par certains, encensé par d’autres, résonne toujours positivement à mes oreilles. Il ne s’agit pas pour moi d’une périphrase du Destin, de l’idée que tout suit une voie prédéterminée, déjà tracée et que nous n’avons le contrôle sur rien. Il s’agit plutôt de l’expression d’un état d’esprit : il m’est arrivé quelque chose : qu’est-ce que j’en fait ? L’exemple ici vous semble simpliste, j’en suis sûr. Pourtant transformer ma honte en force, m’ouvrir au sens que peut avoir pour moi cet achat impulsif, partager le fruit de mes réflexions dans un court article, sont autant de raisons qui ont changé les regrets initiaux en satisfaction. Il s’agit probablement d’un mécanisme cérébral qui permet d’alléger la charge mentale et de rassurer un égo (auto-)blessé, mais on s’en fiche !

À chaque fois que mes yeux se posent sur le Faucon Millénium, deux réflexions s’alternent dans mon esprit : « c’est une sacrée belle pièce » et « mais pourquoi as-tu acheté ça, en fait ? ». La première est toujours à relier avec l’émerveillement de l’enfant en moi, un émerveillement que je m’efforcerai toujours de cultiver. La deuxième m’invite à l’introspection et plus généralement à réfléchir sur le matérialisme : pourquoi possédons-nous des objets ? Selon une lecture dont je ne me souviens plus l’origine, chacun possède dans nos sociétés occidentales environ 10’000 objets. Cela paraît certes énorme, mais commencez à compter vos fourchettes, vos paires de chaussettes et vos dvds/livres, et vous verrez que ça chiffre ! Personnellement je commence avec une base de 300 bandes dessinées… qui est probablement l’une des dernières choses dont je me séparerais !

Les raisons qui expliquent la possession sont multiples et variées : on retiendra l’estime de soi, le statut social et la sécurité. L’estime de soi, sur laquelle je reviendrai dans un prochain article, est centrale dans la plupart de nos activités, sociales, professionnelles, esthétiques, sportives, et évidemment commerciales. Le statut social (qui est également lié à l’estime de soi) est le plus évident : plus je possède, plus je suis considéré. Au-delà des effets de la société de consommation, le sentiment de sécurité recherché dans le fait de nous entourer d’objets est le résultat d’un traumatisme historique, commun à une grande partie de l’humanité : la Seconde Guerre mondiale. Avant de m’attribuer un point Godwin, attendez mon développement : je suis persuadé que la génération qui a vécu ces temps incertains (mes grands-parents) et qui en a subi les privations, réelles ou craintes, a élevé ses enfants (mes parents, ces baby-boomers) dans l’idée, probablement de façon inconsciente, que tout peut arriver, et qu’il vaut donc mieux se prémunir en amassant, tant que faire se peut, durant les périodes prospères. Je le remarque par exemple à la propension de mes parents à garder tout et parfois n’importe quoi, dans l’idée que « cela peut toujours servir ».

Les deux générations suivantes (millénaires et génération Z) se détachent progressivement de cette volonté de posséder, soit par choix conscient, soit de façon naturelle en fonction de leur environnement. L’économie de partage devient prépondérante au sein de ces générations, où il devient évident de recycler (ou up-cycler !), d’échanger, de louer voire de donner. L’économie devient circulaire, avec une valorisation de chaque étape de vie des objets. L’autre tendance de fond est le minimalisme, qui pousse une part minoritaire mais grandissante de la population occidentale à se débarrasser du superflu, ou du moins à rationaliser leur environnement et à n’en conserver que la portion congrue. La démarche se veut autant éthique qu’écologique et pour certains atteint même le développement personnel et la spiritualité.

Je salue ces deux phénomènes (l’exemple en titre me laisse à penser qu’il me reste encore du chemin à parcourir…), qui viennent réguler les dysfonctionnements de l’économie de marché et qui à mon avis vont progressivement le réduire à ses fonctions premières, à savoir échanger des biens et des services à leur juste prix dans un esprit gagnant-gagnant. Je ne peux cependant pas m’empêcher de penser qu’il s’agit là de « problèmes de riches » : l’économie de partage et le minimalisme n’est-il pas déjà pratiqué, bon gré mal gré et à des degrés divers, par une grande majorité de la population ? Ne revenons-nous pas simplement à ce qui fait l’essence même de notre humanité ?

Vous qui êtes parvenu jusqu’ici, je vous invite à réagir, à commenter et à échanger, tant sur le fond que sur la forme !

Et… quand même, ça en jette!

Pour aller plus loin

Jeremy Rifkin, 2014, La nouvelle société à coût marginal zéro, Éditions Babel

Deepak Choprah, 1995, Les 7 lois spirituelles du succès, Éditions J’ai Lu

Alexa Clay et de Kyra Maya Phillips, 2015, The Misfit Economy, Simon & Schuster

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